vendredi 25 mars 2016

Equateur du 18 au 22 mars : Voyage en terre inconnue : Les Mollalpagas à Sarayaku



Vendredi 18 mars :

Le grand jour est arrivé. Un jour que nous attendons depuis longtemps. Celui du départ en forêt amazonienne. Après plusieurs recherches sur internet et dans les guides, nous avons décidé de faire du tourisme communautaire qui consiste, au lieu de passer par une grosse agence de tourisme, à traiter quasi directement avec la communauté. Ainsi, une grosse partie de l’argent profite directement à tous les habitants du village, une autre rémunère la famille qui nous reçoit et enfin le reste sert à la commission de l’agence Papangu Tours de Puyo par laquelle nous sommes passés. Après avoir garé en toute sécurité le camping-car à l’aéroport de la ville de Shell, nous sommes pris en charge par l’équipe de l’agence et notamment par Jose, son responsable  qui nous fait visiter l’aéroport.
Nous voici donc partis en direction de Sarayaku, un village indigène situé au cœur de l’Amazonie équatorienne, dans le sud-est du pays, au milieu de forêts vierges et intactes de l'Amazonie. Environ 1 200 habitants, dont une grande moitié d’enfants et d’adolescents, y vivent encore de façon traditionnelle, de chasse, de pêche, d’agriculture et d’élevage. Ils se nomment le peuple Kichwa (quechua en traduction française) de Sarayaku et sont les voisins d’autres peuples indiens comme les Huaroranis, les Shuars, les Ashuars, etc…
Le peuple Kichwa de Sarayaku vit sur les berges du fleuve Bobonaza, dans la province de Pastaza. Il s’est installé ici durant les temps terribles de la conquête espagnole. Il gère environ 135 000 hectares de territoires ancestraux et de forêt primaire contenant une incroyable biodiversité de plantes et d’animaux.
Jusqu’à aujourd’hui, il dépend entièrement pour ses ressources de la forêt tropicale. Il utilise toujours les plantes alimentaires, médicinales, ornementales, rituelles et construit en bois les maisons, les pirogues, les objets utilitaires et les outils.
La journée commence par 1h30 de taxi qui nous mène en limite de forêt, là où la route s’arrête après le village de Canelos. Le trajet est déjà sympa avec l’arrêt dans une distillerie de canne à sucre où je m’enfile une gorgée d’alcool à 70°. Ça brûle mais c’est bon.
Puis la route se transforme en piste et en traversées de gués et de rivières.

Nous arrivons sur les rives du río Bobonaza aux eaux agitées et marron.
Vient alors un long moment de déchargement du 4x4 et du chargement du canoë long d’une dizaine de mètres et large de 60 cm.

Prennent place avec nous d’autres passagers, habitants de la communauté de Sarayaku. Puis, il faut caser nos bagages, plusieurs bidons d’essence de 20 litres, des bouteilles de gaz, des colis pour la communauté... Bref, quelques centaines de kilos de marchandises et 13 personnes sont à bord. Nous ne sommes pas superstitieux.
Nous observons les allers et venues des habitants au « port », l’un des points d’accès aux communautés de la forêt amazonienne équatorienne. L’autre moyen de transport, beaucoup plus onéreux est l’avion. Chacun des 200 villages est équipé d’une piste, mais beaucoup ne possèdent pas d’accès par voie fluviale.

D’une main experte, un homme coupe deux planches à l’aide de sa machette pour en faire deux bancs.
Chaussés de nos bottes et couverts de nos tenues intégrales de pluie en raison du temps menaçant, nous embarquons.
Martín, debout à l’avant est la personne clé à bord. C’est lui qui sonde la profondeur de l’eau et qui prévient la personne qui s’occupe du moteur et de la direction.
Les eaux sont bien agitées par endroit et se transforment en petits rapides sur quelques dizaines de mètres. Nous allons en effet descendre de 100 mètres d’altitude durant notre trajet.

Nous nous enfonçons dans la forêt et nos enfants sont heureux.

 La végétation est luxuriante, exubérante, abondante...


Quelques rares habitations occupent les rives du fleuve.

Le canoë prend l’eau et nécessite d’écoper le fond de la coque.
Il est déjà 14 heures, nous naviguons depuis une heure. Les ventres sonnent le creux car nous sommes debout depuis 6h30. Le bateau s’arrête dans un endroit très sympa sur une petite plage au pied d’une cascade. Chacun sort son pique-nique. Une table nous est dressée sur le sable grâce à deux feuilles de bananiers et on nous nourrit de sandwichs et de fruits.
Rapidement, nous repartons car il reste encore 2 heures de navigation. Nous apprécions alors nos ponchos de pluie sans lesquels nous serions arrivés trempés.
Puis, c’est l’arrivée à Sarayaku. Du fleuve, nous ne voyons pas grand-chose à part un pont suspendu reliant les deux rives et quelques maisons couvertes de feuilles de palmiers bien cachées derrière la végétation très fournie. Les enfants du village accourent pour nous voir arriver.
Il faut préciser que le tourisme n’est pas de masse ici et n’est réservé qu’à une cinquantaine de personnes par an sur le territoire. Nous avons donc cette chance incroyable de pouvoir découvrir une communauté indigène non pervertie par les méfaits du tourisme.
A quelques pas du canoë, nous faisons connaissance avec Gerardo et rencontrons sa famille qui va nous accueillir durant 5 jours. La maison se compose de plusieurs parties. Un grand espace de forme ovale, ouvert sur les côtés sert de salle de rencontre, de lieu de vie. Deux grands bancs sont taillés dans un ancien canoë coupé dans sa longueur.

Juste à côté, la cuisine prend place dans une grande pièce circulaire.

Enfin, les chambres sont dans un troisième bâtiment souvent sur pilotis en raison de la proximité du fleuve et aussi certainement pour se protéger des animaux (serpents...), lui aussi couvert de branches de palmiers reposant sur une charpente en roseaux et une ossature en poteaux de bois. Un peu plus de discrétion pour les chambres : des murs ajourés en planches de bois verticales laissent respirer et ventiler les locaux tout en mettant à l’abri les regards.



C’est sur ce modèle que sont construites toutes les maisons du village.
Celle de nos hôtes possède en plus un autre grand bâtiment.
A l’étage de celui-ci, 3 tentes igloos nous ont été montées. Seule la partie moustiquaire est mise, ce qui va nous laisser une belle vue depuis notre lit sur la forêt.
Il fait bientôt nuit mais avant nous allons faire quelques pas dans le village découvrir un peu les lieux.  


Des enfants nous suivent et une petite fille pas très âgée prend Audrey par la main et ne la lâche pas. Anaïs, rapidement se fait deux copines, Wallkanga 7 ans et sa cousine Jhulio 9 ans.

Un habitant discute un peu avec nous et nous offre l’incontournable Chicha (bière ou lait de Yuka selon le degré de fermentation) dont je vous reparlerai plus tard.
La nuit est rapidement tombée. Nous rentrons chez nos hôtes qui nous ont dressé la table pour le dîner.
Pas de lumière à Sarayaku. Les soirées se passent éclairées à la bougie et à la lampe frontale. La communauté de Sarayaku est tellement isolée de la grande ville de Puyo (80 km à vol d’oiseau) que l’électricité n’arrive pas ici.
A 20 heures, tous les habitants vont se coucher. Le manque d’éclairage ne facilite pas les longues veillées mais facilite les familles nombreuses... Les femmes ont jusqu’à dix enfants...
Anaïs et Victor sont ravis de prendre possession de leur nouvelle chambre. Petit goût d’aventure que de dormir en pleine forêt avec tous ses bruits, si loin de toute activité urbaine. 

Samedi 19 mars :

Le jour se lève dès 6 heures. Les habitants sont actifs déjà depuis 4 heures du matin. Petit déj’ local avec bananes plantains frites et omelette. Délicieux.
Wilson va être notre guide durant notre séjour. Aujourd’hui, une petite rando est programmée. Elle commence par traverser le village. Nous nous arrêtons dans une famille afin de partager la Chicha.

 Victor lui aussi aimerait bien avoir une machette !
Nous sommes accompagnés de deux des cinq enfants de Gerardo, Wallkanga 7 ans et Majawali 12 ans.
Nous traversons un grand espace dégagé qu’on nous présente être la piste d’aéroport. Ça promet pour le retour qui est prévu en avion !
Nous visitons le collège.


Puis, nous nous enfonçons dans la forêt sur un petit chemin escarpé et boueux. Wilson, nous montre et nous explique les différents végétaux dont certains servent de plantes médicinales, et insectes que nous rencontrons. Passionnant.




Les enfants adorent marcher dans cette jungle.
En cours de route, fabrication d’une Pilana, nom quechua donné à un « sac à dos » fabriqué par Wilson en 3 minutes. 

Il nous explique qu’ils en fabriquent pour tout transporter dans la forêt comme un animal chassé (tapir, singe, cochon...) ou bien dernièrement pour revenir avec une petite fille sur le dos qui venait de se faire piquer par un serpent dangereux.
Du haut du chemin, jolie vue sur la forêt amazonienne et sur le village de Sarayaku. Il est composé de 7 hameaux : Sarayakillo, Kalihali, Shiwakocha, Chontayaku, Mawkallakta, Plasa et enfin Kuchillo Urko où nous résidons.

Au bout d’1h30 de montée, nous arrivons dans un lieu appelé Chacra en langue quechua. La Chacra est l’équivalent du potager. En général, pendant que les hommes partent chasser et pêcher, les femmes viennent entretenir la Chakra. On y cultive le manioc, plusieurs sortes de bananes et de fèves, des ananas, du maïs, des fruits de palme comme la Chonta, du piment, quelques agrumes (orange, citron, pamplemousse), du Naranjilla (fruit comme une grosse groseille), patates douces, Papa China et bien d’autres sortes de tubercules, cannes à sucre, tomates, une sorte de ciboulette, haricots, une sorte de potiron. Les plantes se sèment et se plantent suivant la qualité de la terre. Défrichage et brûlis ne se font que sur des petites parties. La Chacra dure le temps d’une récolte, soit plus ou moins deux ans. Après, le terrain sera abandonné à la nature pour un minimum de dix à quinze ans. Sur ce terrain seront alors semés des palmiers Chonta, Chambira, Morete. Des arbres fruitiers comme des Uvilla et Killa (cacao sauvage), ou Barbasco (la racine qu’on utilise pour pêcher) qui continueront à produire pendant plusieurs années.
Sur la parcelle sur laquelle nous arrivons, la Chacra est justement en train d’être préparée.
Des arbres sont abattus. Quelques hommes sont présents pour abattre à la tronçonneuse les arbres afin d’y faire des plantations de Yukas. Les arbres coupés se trouvant trop loin des habitations ne sont pas exploités et se décomposant très vite dans ce climat chaud et humide, ils serviront de compost pour les Yukas.
Le Yuka est un petit arbuste poussant assez rapidement et dont les racines tuberculeuses entrent dans la préparation de la Chicha. Cette dernière est l’une des activités principales des femmes. La Chicha est la base de l’alimentation Kichwa et la boisson traditionnelle de la culture Kichwa, symbole de pureté et de fécondité. Nous verrons un peu plus tard la préparation de la Chicha.
Plusieurs femmes sont donc réunies, certaines avec leurs bébés sur le dos et à l’aide de morceaux de bois, réalisent des trous dans le sol afin de venir y planter des boutures de Yukas.
Nous restons à observer durant 1h30 le travail difficile de ces femmes. Les enfants en bas âge jouent dans l’enchevêtrement de ces arbres mis à terre. Ils jouent avec les machettes de leurs parents ce qui nous impressionne autant qu’Anaïs et Victor. Les enfants les plus jeunes quand ils ne sont pas sur le dos de leurs mères sont dans des hamacs tendus entre deux morceaux de bois.

De gros insectes sont autour de nous. D’énormes fourmis Kongas d’environ 2 cm de long sont à éviter de par la dangerosité de leurs piqûres.


Quant aux moustiques, ils ne sont eux pas dangereux car à priori, la Malaria (paludisme) ne sévit pas dans ce secteur. Ceci ne nous empêche pas de nous protéger par des vêtements longs et par du produit Insect Ecran.
La petite Wallkanga nous fait rire à toujours manger. Elle a toujours quelque chose dans la bouche qu’elle trouve dans la forêt (fruit, graine...).


Elle paraît bien dégourdie et semble à l’aise dans cette selva (forêt). Tout comme son grand frère, elle manie parfaitement bien la machette dont la lame bien aiguisée mesure plus de 60 cm.
Nous rebroussons chemin et traversons une Chakra où de jeunes Yukas poussent. Encore quelques mois et ils pourront être arrachés avant d’en planter de nouveaux au même endroit.
En chemin, Wilson nous montre un arbre gigantesque dont le périmètre à sa base mesure peut-être une bonne dizaine de mètres.
Durant une petite pause, les enfants (pas les nôtres...) grimpent dans un fragile arbre à plusieurs mètres de hauteur.

Wilson revient quelques minutes plus tard avec un sac chargé de racines de Yukas que Wallkanga descendra attaché à son front tout en courant sur les chemins boueux avec la machette dans sa main...

14h45, retour à la maison. Les femmes qui s’occupent de la cuisine ont justement préparé des racines pour en faire de la Chicha. Une fois cuites dans de l’eau bouillante (comme des patates), elles sont mastiquées à l’aide d’un gros pilon (Takanamuku) en bois dans un récipient en bois appelé Batam, pour en faire une sorte de purée.
Mélangée à de l’eau dans de grandes jarres appelées Tinaja, la fermentation commence et la boisson sera prête le lendemain. Mais pour les fêtes, cérémonies et Minga, la boisson fermente durant une semaine et s’alcoolise naturellement.
Les Minga sont des travaux collectifs et communautaires. Tous les 3 mois, une grande Minga réunit tout le village (plus de 500 adultes) qui durant toute la matinée entretiennent les chemins, le cimetière, la piste d’aéroport. L’après-midi est fête et il se boit alors des litres et des litres de Chicha. Mais les Mingas s’organisent aussi pour des particuliers qui ont besoin de main d’œuvre pour de gros travaux (construction de maison, transport d’un canoë, entretien de terrains...). 80 à 150 personnes viennent alors réaliser ces travaux durant quelques heures.
Revenons au cours de notre journée. Il est 15 heures quand nous passons à table où une bonne soupe suivie d’une assiette copieusement garnie remplira nos ventres avant de faire une bonne sieste pendant que les enfants jouent avec ceux de la famille.




Nous offrons à la famille tous les doudous que nous leur avons apportés. Anaïs et Victor sont ravis que leurs doudous qu’ils avaient quand ils étaient petits commencent une deuxième vie en Amazonie. L’ouverture de notre gros sac à dos remplit de joie petits et grands.

En échange et tout au long de notre séjour, nous recevons en cadeau plusieurs poteries fabriquées à l’occasion des fêtes de Sarayacu, dont ces cornes dans lesquelles les hommes soufflent pour appeler tout le monde à manger.
Gerardo nous offre également des récipients zoomorphes dans lesquels est bue la Chicha.
Une femme nous montre la réalisation d’une poterie. Audrey et Victor s’y essaient.

Pendant ce temps, Anaïs apprend avec Wilson à réaliser un sac en feuilles de palmiers.
Nous nous rendons dans une autre famille afin de découvrir l’étape suivante de la fabrication de la céramique, un artisanat pratiqué par les femmes. A base d’argile très fine, brune, beige, ou grise, elles modèlent tous les récipients, du plus petit pour boire la Chicha au plus grand (jarre de conservation), en passant par tous les plats utiles à la cuisine.
Aujourd’hui, les femmes en sont au stade de passer une craie rouge qui lisse la céramique crue et la colore en rouge.
Les Mukawas ou Puros servent exclusivement à boire la Chicha. La Tinaja est une grosse jarre peinte généralement en rouge et blanc, pour conserver la Chicha pendant la fermentation. Chaque famille en possède plusieurs.


Les Callanas, de couleur brun foncé, s’utilisent seulement pour la nourriture. Elles ne sont pas peintes, mais recouvertes d’un liquide d’une feuille de Papa China, et ensuite cuites au feu de bois.
Nous découvrons dans de petits enclos des animaux de la forêt comme ce rongeur appelé Lumucha, cette grosse tortue ou bien encore ces escargots géants d’environ 20 cm... ou ces adorables bébés caïmans.




Dimanche 20 mars :

Sur le feu de bois chauffe de l’eau dans laquelle des feuilles de Wayusa infusent dès 4 heures du matin.
Cette infusion énergisante nettoie et purifie le corps. Nous nous levons à 7 heures, agréablement réveillés par les bruits de la nature et par les accords d’une guitare sèche.
A cette heure-ci, la famille est déjà revenue du cours d’eau où ils sont allés se laver et prendre un bain tonifiant.
Nous sommes accueillis par un petit déj composé de galettes de Yukas, fromage et herbes, et œuf au plat.
Cette pièce de vie où nous partageons d’agréables moments avec la famille est meublée de superbes sculptures en bois comme cette chaise où ne prend place que Gerardo, ou son frère Jose, ou leur père.


Il y a également une autre sculpture, une sorte de totem cérémoniel.
Retour dans la famille où nous étions hier pour voir la suite du travail de céramique. Nous sommes d’abord accueillis par le rituel de la Chicha.


Ce n’est pas la première que nous buvons mais nous avons toujours autant de mal à apprécier le côté aigre de cette préparation qui macère des heures dans la Tinaja.
Malgré tout, il nous est très agréable de partager ce moment très convivial avec la famille.
Aujourd’hui, les femmes décorent très finement les céramiques appelées Mokawa en langue Kichwa en utilisant comme colorant des poudres de roche, et comme pinceau une petite mèche de leurs cheveux ! Nous sommes impressionnés par la qualité du travail.


Audrey prend part à la réalisation de ces peintures.
Les enfants jouent pendant ce temps.
Nous partons découvrir à présent le village de Sarayaku et plus particulièrement le quartier du centre.

Autour de la place centrale, prennent place quelques habitations et des bâtiments administratifs comme cette salle de réunion.
Sarayaku possède son propre mode de gouvernement traditionnel basé sur des principes démocratiques extrêmement développés.
Depuis plus de 25 ans, dans un contexte politique difficile, ce peuple remarquable, déterminé et inventif résiste aux intimidations, aux tentations économiques qui menacent sa culture et son milieu de vie. Sarayaku est notamment devenu célèbre du fait de la résistance de ses habitants face à l'arrivée éventuelle des sociétés pétrolières sur son territoire.
La forêt équatorienne est probablement, avec celle du Pérou, l’épicentre de la biodiversité mondiale, contenant plus de 10 000 espèces de plantes. Elle est le refuge de nombreuses espèces animales. Mais tout ceci repose sur de l’or noir que Sarayaku considère comme le sang de leur terre mère.
Depuis les années 60, les gouvernements sud-américains, soutenus par la Banque Mondiale et autres organismes internationaux « développent » l’Amazonie à grande échelle : construction de routes, élevage de bétail, monocultures, exploitation du bois, pompage des nappes pétrolifères… Le «développement» dans ce cas est donc synonyme de destruction de l’environnement et de génocide culturel.
Ce n’est plus un secret pour personne : hormis quelques réserves naturelles, c’est aujourd’hui l’ensemble de la forêt amazonienne qui est menacée et avec elle l’ensemble de toutes les forêts tropicales du monde. On a beau savoir, dire et redire, que c’est là une catastrophe incommensurable, un désastre pour la biodiversité, voire une menace sérieuse pour la survie de l’Humanité, rien n’y fait : la destruction continue, année après année. Aujourd’hui, rien qu’au Brésil, un million d’hectares de forêt est anéanti chaque année pour planter du soja !
Les peuples autochtones d’Amazonie équatorienne vivant au nord du pays ont ainsi connu dans les années 60 l’arrivée des compagnies pétrolières. Agissant avec un mépris odieux tant pour les peuples que pour la forêt, ces compagnies créèrent rapidement un désastre écologique inouï : tant de pétrole et de ses résidus s’écoulèrent dans les rivières et les lagunes. Les colons amenèrent la drogue, la corruption, la prostitution. Les peuples indiens vivant dans ces forêts ont bien sûr été les premiers touchés par cette destruction sans précédent. Epuisés et malades, ils durent pour la plupart abandonner leurs terres et rejoindre les bidonvilles de cités violentes. Beaucoup ont purement et simplement disparu, la plupart ont vécu un terrifiant démantèlement culturel et social. Ceux qui restent souvent très conscients de ce qui les attend, luttent pied à pied pour leur survie et leur dignité.
Afin de développer l’exploitation du pétrole amazonien, l’Etat équatorien a emprunté des milliards de dollars à l’étranger, s’endettant de façon effrayante. Cercle vicieux, l’Etat ne peut espérer rembourser ses dettes qu’en augmentant encore l’exploitation pétrolière, ce qui implique une surexploitation dépassant toutes limites.
L'État équatorien a découpé son territoire en «blocs» (zones) pétrolières, chaque zone étant confiée à une firme pétrolière. Cette firme fait alors des forages, investit en construisant des puits d'exploitation et les infrastructures qui vont avec, défriche des routes à travers la jungle et jusqu'à ces puits. Elle exploite alors les nappes de pétrole jusqu'à la fin du bail, et doit alors confier l'ensemble des installations à Petroecuador, l’entreprise pétrolière nationale. Des milliers d’hectares de forêts sont déjà en exploitation. Des kilomètres de routes ont été construits pour permettre l’installation de puits de pompage.
Mais le gouvernement équatorien est trop souple avec ces firmes et n'exige que peu de normes d'entretien et de normes écologiques. Les firmes, qui savent qu'elles devront finalement abandonner les installations, ne les entretiennent qu'au minimum. Les installations rouillent, les employés sont encouragés à improviser des réparations. Les puits génèrent des millions de litres de déchets toxiques non traités. Ces déchets sont déversés dans des bassins à ciel ouvert qui débordent lors des pluies tropicales et se répandent dans la forêt. Les fuites de pétrole sont fréquentes. La faune et la flore sont perturbés, avec une chute de la diversité biologique due à la pollution. Dans certaines rivières, toute vie a disparu.
En 1992, les nationalités indigènes d’Amazonie sortent de la forêt en une impressionnante marche sur Quito. Après 500 km de marche, ils atteignent la capitale de l’Equateur, perchée en haut de la Cordillère des Andes. Ils y restent des semaines, occupant les places principales de la ville, jusqu’à être reçus au Palais du Gouvernement et y négocient de spectaculaires avancées dans la Constitution Equatorienne. L’Equateur devient un état pluriculturel et reconnaît des droits spécifiques aux peuples autochtones. Les habitants de Sarayaku obtiennent ainsi les titres de propriété officiels de leur territoire, ce qui est une avancée historique incontestable. L’exploitation du sous-sol, par intérêt national, reste possible, mais nécessite leur consultation et leur accord collectif. 
En 1995, l’Equateur ouvrait dix nouveaux blocs de 200 000 hectares à une future exploitation, dont celui incluant le territoire où vit le peuple Kichwa de Sarayaku. Certains d’entre eux se situent dans des zones déclarées réserves mondiales de la biosphère par l’UNESCO.
Dans le cas de Sarayaku, certains habitants, en partie intégrés dans la vie moderne de Quito connaissaient les problèmes qui avaient suivi l'installation de firmes pétrolières dans d'autres populations indigènes de l'Amazonie équatorienne. Ils ont donc informé et mobilisé la population de Sarayaku.
Alors que le village semblait uni, la longueur du conflit, mais aussi une certaine peur et l'attrait de l'argent pouvant retomber du pétrole ont fait apparaître une minorité favorable à la firme pétrolière. La maire du village a donc demandé qu'un des villageois (une villageoise en l'occurrence) se rende à Quito afin d'obtenir plus d'informations. Un autre villageois s'est rendu dans la zone d'un village indien où une firme s'est déjà installée. Chacun des deux disposant d'une petite caméra.
La villageoise envoyée à Quito rencontra des économistes, des politiciens, des biologistes qui lui expliquèrent la situation : c'est une affaire entre riches, les indiens ne toucheront que des miettes, la question de leur environnement sera totalement oubliée.
Le villageois parti dans un village ayant déjà accueilli un puits d'exploitation pétrolier a rapporté des témoignages assez amers, et des paysages dénaturés, l'image de mares de pétrole en pleine forêt et à ciel ouvert, abandonnées, le constat d'installations d'abord neuves mais rapidement vieillissantes et mal entretenues.
Mais en 2003, 600 ouvriers de la Compagnie Pétrolière, protégés par 400 militaires en armes, ont envahi illégalement et par la force le territoire de Sarayaku afin de procéder à des opérations sismiques consistant à enfouir sous terre 1400 kilos d’explosifs, permettant de localiser les poches de pétrole, et détruisant 260 hectares de forêt.
Sarayaku a alors opposé une résistance farouche et non-violente. Les hommes, les femmes et les enfants de Sarayaku se sont tous mobilisés pour défendre leur territoire et leur Pachamama (Terre mère). Quatre jeunes du village furent détenus et torturés puis furent emprisonnés quelques jours à Puyo jusqu’à temps d’être rendus en échange d’armes que les hommes de Sarayaku avaient volées aux militaires.
En leur volant vivres et outils, ils ont cherché à refouler l’armée et la compagnie pétrolière physiquement mais sans violence, de peur d'une éventuelle réponse militaire. Une des personnes rencontrées  nous explique avoir ainsi lutté deux mois en autarcie dans la forêt sans rentrer chez elle, avec d’autres hommes de Sarayaku.
Ils se sont battus également grâce aux médias : campagnes sur le Web, pétitions internationales, soutien d’organisations comme Greenpeace et Amnesty International, campements de la paix et surtout une plainte déposée devant la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme (la CIDH est la plus haute instance judiciaire du continent américain équivalent à la cour de justice européenne de la Haye pour le continent américain) contre l’Etat équatorien pour violation de ses droits fondamentaux de peuples autochtones.
En 2004 et 2005, la CIDH a commencé à être en faveur de la communauté de Sarayaku.
En 2011, la CIDH  a jugé la plainte recevable et la Compagnie a été priée de se retirer des territoires peu de temps avant la mise à feu des explosifs !
C’est un tournant dans l’histoire de l’Equateur et Sarayaku est devenue une icône de la résistance. Les cas sur les droits des sociétés autochtones parvenus devant la Cour sont rares ; c’est une avancée majeure vers l’obtention d’une possible jurisprudence en faveur des peuples autochtones citoyens des pays de l’OEA (Organisation des États américains).
En avril 2012, visite historique de la CIDH à Sarayaku. C'est en effet la 1ère fois dans son histoire que le président de la CIDH se déplace sur le terrain. Celui-ci est alors accueilli par Jose, le responsable de l’agence par qui nous sommes passés, frère de Gerardo, et qui était alors président de la communauté. Il est venu entendre les témoignages de la population sur l’invasion des pétroliers.
Le 25 juillet 2012, la sentence tombe. L’Etat équatorien est accusé d’avoir violé les droits du peuple de Sarayaku. Les peuples autochtones devront désormais être consultés pour tous projets susceptibles d’affecter leurs droits.
En 2014, une première en Amérique latine, condamné depuis deux ans, l’Etat équatorien est venu  s’excuser officiellement auprès des 1 200 indigènes Kichwas de Sarayaku, pour avoir dans les années 1990, autorisé des travaux d’exploration pétrolière sans avoir consulté la population et demandé l’avis et l’opinion de la communauté.
Pour autant, les excuses publiques de l’Etat ne mettent pas fin à la lutte de Sarayaku. Outre une compensation financière, les indigènes doivent encore obtenir le retrait des explosifs abandonnés sur leur territoire par la compagnie pétrolière il y a plus de vingt ans.
Le peuple Kichwa de Sarayaku, a donc fait front pour refuser ce sort dégradant. Sarayaku s’est démarqué depuis des années par sa ténacité. Ce furent des années terribles, éprouvantes et harassantes, pour ce petit peuple de 1200 habitants (menaces, corruption, tortures, présence militaire, etc…) Mais ils ont réussi à combattre une logique d’exploitation des ressources non-renouvelables au mépris total de la vie et du devenir de toutes les générations futures d’êtres vivants.
Voici un petit résumé de la lutte que mènent quotidiennement les indigènes de Sarayaku. Nous tenions ici à vous faire part de leur combat. Ils se battent pour eux mais également pour l’avenir de notre planète.
Revenons au cours de notre journée. Nous continuons le tour des bâtiments administratifs par la visite du centre de santé.
Pour les cas les plus graves, un avion ambulance est envoyé mais depuis quelques temps, l’Etat refuse d’envoyer un avion sanitaire. Le temps de notre séjour, une jeune femme de 17 ans qui était en train de « donner la lumière » et en difficulté pour accoucher n’a pas eu le droit à une ambulance. Les responsables de Sarayaku ont dû financer eux-mêmes le transport aérien pour rejoindre l’hôpital de Puyo. Un autre petit garçon qu’on voit sur les photos de ce blog avec un bras dans le plâtre n’a pas eu le droit non plus à un avion. Son père a alors dû faire 3 heures de pirogue et 2 heures de voiture pour aller à l’hôpital.
Est-ce que l’Equateur, du fait de sa condamnation, abandonnerait le peuple de Sarayaku ? Ils ne nous l’ont pas dit. C’est notre supposition.
Sur la place, il y a également une autre école, sans beaucoup de matériel.


Sarayaku a en effet une école dans chacun des 6 villages les plus éloignés du centre, certains se situant à 45 minutes de marche ou à 1 heure de canoë. Nous avons rencontré dans une classe de maternelle une petite de 4 ans qui vient seule à pied à l’école tous les jours de l’année, hormis les 2x2 semaines de vacances scolaires.
Une halle sportive est en construction. Des mètres cubes de sable et de graviers sont charriés depuis le fleuve à dos d’hommes du village. Chaque ouvrier a sa case en bois d’un mètre cube à remplir. Il est alors payé 100$ du mètre cube sachant que le dénivelé pour monter est très important et que le fleuve est à plusieurs centaines de mètres. Un travail de forçat.
Nous passons devant le centre de radio qui permet de communiquer avec les autres communautés voisines ainsi qu’avec les avions.
Autre et unique moyen de communication pour la population, le centre internet par satellite. Le réseau GSM ne dessert pas Sarayaku.
L’église est elle aussi construite en bois.
Aujourd’hui dimanche, les gens ne travaillent pas. Ce n’est pas jour de fête pour autant mais comme tous les dimanches, les hommes passent de maison en maison pour partager la Chicha. Ils se regroupent alors dans ce grand espace ouvert et couvert que chaque maison possède.
Rien qu’aujourd’hui, nous allons boire la Chicha dans 5 maisons différentes. Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons chez un des chefs de villages. En effet, le peuple élit chaque année un chef pour chacun des villages et un président appelé Tayakapu pour une durée de 3 ans. Chaque chef, appelé Kuraka, ne se déplace jamais sans son bâton, symbole de pouvoir. Devant l’assemblée d’une trentaine de personnes, le chef prend la parole. Tout le monde se tait en signe de respect. Il s’adresse à nous au nom de la communauté pour nous souhaiter la bienvenue et nous remercier de notre venue au sein de son village. Moment émouvant.
Après déjeuner, nous nous rendons en canoë dans un autre des 7 villages, Shiwakocha.
Là aussi, nous sommes accueillis chez le chef du village. Nous retrouvons une partie du groupe de ce matin qui passe de maison en maison.

La femme du chef ou de la personne qui reçoit, présente à chaque personne une Pilche (sorte de calebasse) remplie de Chicha. Parfois, la femme ne lâche pas la Pilche et nous l’accompagne à la bouche.
On en boit une gorgée, on redonne la Pilche à la dame qui avec sa main brasse la pulpe et l’eau avant de la présenter à notre voisin. La femme fait des allers-retours à la cuisine pour refaire le plein à la grande jarre. Quand il y a trop de monde, la femme est aidée de ses filles.
Ramassage de « litchies à poil » par un homme qui monte à 10 mètres de haut à la force de ses bras et de ses jambes et partage des fruits.
Les enfants se régalent de la proximité d’un perroquet semi apprivoisé mais en liberté.

Tout le monde repart en même temps et reprend son canoë.



Quelques kilomètres sur le fleuve plus loin et nous arrivons au village de Chontayaku où le même rituel se passe.
Retour à notre maison où les deux cuisinières nous ont préparé un délicieux plat à base de poissons frits. Une nouvelle fois, un régal.
Aujourd’hui, il y a eu assez de soleil pour que le panneau solaire recharge la batterie alimentant la seule ampoule à faible consommation. Mais la batterie fatiguée ne fournie de l’énergie que pour une heure. Nous dinons aux chandelles. Ce repas, comme tous les autres, est partagé avec notre guide, Wilson.

Lundi 21 mars : 

Après un réveil matinal et une petite douche froide en plein air sous le regard des écoliers qui partent à l’école de bon matin, nous sommes de nouveau accueillis par une infusion de Wayusa (cette plante énergisante sert à la fabrication de boissons de type Red Bull) et par le doux parfum de la fleur de Papangu.

Une nouvelle fois, le petit déjeuner est différent des autres jours. Ce matin, nous mangeons des empanadas de légumes accompagnés d’avocats et de tomates.
Pour plus de diversité, les repas qui nous sont servis ne sont pas préparés qu’à base de produits locaux mais également de produits importés (carottes, brocolis, riz, pâtes, fromage, crevettes, viande rouge...).
Le programme de la matinée est composé d’une longue balade en canoë de quasiment deux heures. Nous nous éloignons du village et par sécurité, Wilson ne se sépare pas de son fusil de chasse.
 
Nous nous rendons au pied d’un immense arbre considéré comme sacré par les habitants. Sa base est impressionnante de même que sa hauteur de plusieurs dizaines de mètres.

Dans la selva, Wilson voit un toucan et tente de l'appeler en sifflant dans une feuille.
A la force de nos bras, nous nous accrochons et faisons de la balançoire attachés à des lianes.

Un peu plus loin, un petit bras aux eaux cristallines vient se jeter dans le fleuve. Nous enfilons nos maillots de bains et sautons dans l’eau.

Retour au canoë où Gerardo et Wilson, à notre demande, nous emmènent voir la construction d’un canoë. Quasiment chaque famille possède une embarcation. Mais seules les plus aisées peuvent s’en payer une en résine, matériau plus résistant et réparable en cas de choc. La majorité des autres fabrique leur canoë dans le Chuncho, arbre très résistant mais ayant une durée de vie d’une dizaine d’années seulement.
L'avancée dans la selva n'est pas toujours facile.
Le chemin monte raide jusqu’au lieu de fabrication et nous ne nous imaginons pas tomber sur un tel ouvrage.
Nous arrivons sur le chantier où un immense arbre d’environ un mètre de diamètre a été mis à terre.
Le fût de l’arbre, beaucoup trop lourd pour être amené quelque part est donc taillé sur place. Un canoë de 11 mètres de long est en train d’être construit à la hache. Incroyable. 

 
Mais comment vont-ils faire pour le sortir de là ? et bien, le propriétaire va tout simplement organiser une Minga où environ 150 hommes et femmes vont venir l’aider à tirer le canoë à l’aide de cordes et de rondins de bois jusqu’au fleuve. Ils vont passer par le chemin que nous empruntons dans ce petit film.


Retour à Sarayaku où nous observons la vie des habitants le long du fleuve. Des enfants hauts perchés dans un arbre sautent dans l’eau.



Petite sieste réparatrice.
Puis, nous allons voir le travail de céramique entamé hier et allons découvrir par la même occasion le travail de l’Ashanga qui consiste à tresser des lianes trouvées à 3 heures de marche du village.
Pour cela, nous empruntons la « piste de l’aéroport » caillouteuse et herbeuse, où un avion vient d’atterrir au milieu des enfants qui courent après ce dernier.
Durant presque 3 heures, nous allons assister à la confection d’une Canasta, panier tressé servant à ramener la Yuka des Chakras.

Ce travail est réservé aux hommes et est appris à l’école. Bien que peu doué dans cet art, je prends part à la confection de ce tressage. Moment sympathique partagé.
Le travail dure jusqu’à la nuit où ne voyant plus rien dans le noir, le jeune homme finit par prendre une lampe frontale pour terminer son ouvrage.
Bien évidemment, nous achetons ce dernier. Il nous explique que l’argent lui servira à financer son voyage pour aller faire retirer le plâtre de son petit garçon dans 15 jours à Puyo.
Pendant ce temps, le travail de la poterie avance et consiste aujourd’hui à cuire la céramique au feu de bois, tout en la recouvrant de cendres chaudes.
Pour finir, les femmes la vernissent tant qu’elle est encore chaude avec la résine d’un arbre, le Shilkillu. La résine au contact de la poterie chaude fond et protège ainsi la céramique.
Le travail de la poterie est lui aussi appris à l’école par les filles.
Durant ce même temps, la Yuka cuit dans une grosse marmite au feu de bois avant d’être mastiquée à coup de Takanamuku en bois.


Anaïs et Victor partagent aussi de bons moments avec les autres enfants. Wilson apprend patiemment à Anaïs à tresser des feuilles de palmiers ; elle confectionne alors pour les enfants des couronnes.


Retour à la maison où pour la seule fois du séjour, le groupe électrogène a bien voulu démarrer, ce qui fournit de la lumière pour ce soir. La famille en profite pour regarder un film sur son ordinateur portable après notre départ au lit. 

Mardi 22 mars :

Ce matin, Wilson termine la préparation de Pilche, le fruit d’un arbre qui sert à en faire des récipients. Après avoir coupé difficilement en deux parties cette boule et enlevé la chair de celle-ci, il fait cuire dans l’eau bouillante les deux demi-coques pour éliminer le reste de la chair et pour durcir la coque.



Toujours à notre écoute, nos hôtes nous font découvrir une des écoles du village.
La maîtresse des petits nous accueille dans sa classe. Une dizaine d’enfants s’occupent calmement dans une petite classe où le manque de matériel se fait cruellement sentir.

Elle nous fait part de son désarroi face au manque de moyens mis à sa disposition par l’Etat équatorien. Depuis deux ans, elle n’a plus d’aide financière pour acheter du matériel. Une nouvelle fois, l’Etat se désengagerait-il du soutien à cette communauté ? Elle possède quelques feuilles, quelques feutres, un petit carton de jeux de constructions en bois. Elle nous avoue avoir financé de sa propre poche l’achat de fournitures scolaires. D’un côté, elle doit suivre les instructions officielles quant au programme à enseigner et d’un autre côté, elle doit également transmettre la culture Kichwa aux jeunes enfants. Elle leur parle dans leur langue maternelle (le quechua) et ils apprendront à partir de 6 ans à parler l’espagnol. Elle leur enseigne le nom des plantes et des animaux de leur environnement et les initie à la poterie.
La maitresse est remplie de bonne volonté mais manque de moyens. Audrey échange avec elle et lui propose de lui faire parvenir quelques documents permettant de réaliser à moindre coût du matériel en s’inspirant de la méthode Montessori. Nous restons une heure avec elle, et les petits enfants continuent à être adorables et à s’occuper tout seul.

L’après-midi, nouvelle facette du mode de vie des Kichwas de Sarayaku qui vivent principalement des ressources de la forêt et du fleuve.
La chasse communautaire ne se fait qu’à certains moments de l’année, pour laisser les animaux en paix pendant les périodes de reproduction. Mais la chasse familiale se fait plus régulièrement, souvent une fois par semaine, en petite quantité, pour assurer l’alimentation de la famille. Les Kichwas chassent avec des sarbacanes, en lançant des flèches trempées dans du curare (poison végétal), des pièges ou des carabines. A partir de 8 ans, un enfant peut chasser un oiseau avec la sarbacane. Un adulte, à partir de 15 ans, chassera un animal plus gros avec une carabine. Il y a des endroits où la carabine ne peut pas être utilisée, zone sacrée ou trop près des maisons.
Ils chassent couramment : deux espèces de sanglier (Wanta, Watusa), différentes sortes d’oiseaux. Plus rarement : le tapir, car en danger d’extinction, quelques singes, le tatou, les écureuils. Au retour de la chasse communautaire, ils fument les viandes pour la conservation car ils ne possèdent ni frigo, ni congélateur.
Démonstration et essai de tir à la sarbacane.

Taillée dans un bois très dur et protégé par un vernis naturel noir, son extrémité par laquelle on souffle est fabriquée en os de cochon. Wilson fabrique des flèches très pointues avec son couteau. L’arbre sacré vu hier, est un Arbol de Seiva qui donne du coton utilisé pour mettre au bout de la flèche dont l’extrémité est imbibée du poison.
Pas évident mais du premier coup, Audrey et moi mettons la flèche dans le mil ! Quel talent... Bon d’accord, on n’est qu’à une dizaine de mètres mais quand même. Quant à lui, Wilson met dans le mil une flèche à plus de 20 mètres dans le haut d’un arbre...



La pêche communautaire ne se fait qu’à des moments bien précis de l’année, lorsque le fleuve Bobonaza est presque à sec. Les indigènes utilisent une technique ancestrale. Les racines de Barbasco, cultivées dans la Chacra, sont écrasées et donnent un jus blanc qui est répandu dans l’eau. Jeté dans l’eau, il capte l’oxygène, obligeant les poissons à remonter vers la surface pour respirer. Il suffit alors de les cueillir avec des filets. Le produit, en se diluant dans la rivière, n’est absolument pas dangereux. Ensuite, comme pour la viande, il faut fumer le poisson pour le conserver. La pêche familiale est quotidienne. Ce sont souvent les hommes ou les enfants, rarement les femmes qui pêchent avec des cannes faites maintenant avec un fil de nylon et un hameçon acheté à la ville. Avant, le fil était fait de fibres de palmier et les petits hameçons de dents de grosses fourmis. Cela fournit un peu de poisson pour le repas familial : Bagre, Bulukiki, Jandia, Muta, Tanla, Chalua, Shikli…
Toujours au même endroit, Wilson et Gerardo nous emmènent couper un palmier.

Pourquoi ? et bien pour le manger ! Le palmier dans la forêt est utile jusqu’au bout. Il y a beaucoup de sortes de palmiers. On cueille les fruits des palmiers Morete, Chili, Chambira, Chiwa, Chonta.
On utilise pour la toiture des habitations les feuilles des palmiers Lisan, Wayura et Ukscha.
Les nervures des feuilles de Chambira sont travaillées pour fabriquer de la corde, de la ficelle, des brosses. Le Chambira, le Chili et la Chonta s’utilisent pour l’artisanat et la construction.
Quand il est trop vieux ou trop grand pour permettre les récoltes, ce qui est le cas de l'arbre que Wilson coupe, on récolte le cœur du tronc pour le cuisiner. Dégustation dans la selva de cœur de palmier.
Puis, on le laisse pourrir (ce qui est rapide dans le climat chaud et humide). Cela attire une espèce d’insectes particulière, qui y pond ses œufs. Quand les œufs sont devenus de grosses larves, elles sont ramassées pour devenir un mets de choix pour les Kichwas.
De retour à la maison, Anaïs avait grandement envie de repartir de Sarayaku avec un tatouage comme ont les gens ici, mais surtout pour les fêtes, les invitations à une Minga ou les événements importants. Une jeune fille du village est venue pour l’occasion. Wilson, à l’aide de son couteau, taille une aiguille dans un morceau de bois. Elle utilise le jus pressé du fruit appelé Wituk. Ce jus est également utilisé pour se teindre les cheveux, se peindre le corps et pour les rituels de peinture pendant les fêtes traditionnelles de Sarayaku (tous les 2 ans au mois de févier).
Une autre tradition à laquelle nous avons discrètement assisté est celle des Yachaks. C’est le nom que donne le peuple Kichwa de Sarayaku à leurs «chamanes».
Le Yachak est avant tout une autorité morale, un «sage» qui a traversé une longue et difficile initiation. Il est un élément fortement structurant, qui entretient la cohésion du groupe, à la fois guide spirituel, pivot social, guérisseur. En transmettant son savoir aux jeunes générations, il contribue à perpétuer et à entretenir continuellement l’identité culturelle de son peuple.
De nombreux anthropologues, ont été saisis voire bouleversés par les capacités des Yachaks. Hélas, une certaine mode aidant, de nombreux faux «chamanes» ont envahi les villes d’Amérique du Sud et sévissent jusqu’en Occident, déconsidérant le savoir des hommes de la forêt.
Les anciens luttent aujourd’hui pour se relier et combattre ce problème de charlatanisme. Ils doivent aussi résoudre le problème de la désaffection des jeunes pour leur voie, considérée comme beaucoup trop difficile.
Toutes ces raisons conjuguées mettent en péril les savoirs accumulés par ces hommes et femmes depuis des centaines d’années. A Sarayaku, il reste une dizaine de Yachaks qui ont décidé de réagir pour maintenir intacts leur lignée et leurs savoirs.
Certains, comme Don Sabino, le papa de Gerardo et de Jose et qui a transmis son savoir à un de ses autres fils, sont à l’origine du projet «Frontière de Vie» : une immense frontière végétale symbolique de plus de 180 km de long, formée tous les 4 kilomètres de cercles d’arbres à fleurs et d’arbres fruitiers de 50 mètres de diamètre aux limites de son territoire de 135 000 km².
Ces cercles, un jour deviendront visibles d’avion afin d’alerter la communauté internationale de l’existence des peuples de la forêt et de toucher les consciences au niveau international. En 2006, le peuple Kichwa de Sarayaku a planté les premiers arbres du Chemin de Fleurs de la Frontière de Vie.
Mais accéder à une clairière dans la forêt puis la replanter avec des arbres particuliers représente à chaque fois une expédition éprouvante. Chaque clairière demande au minimum le travail de 6 personnes pendant un mois. Certaines de ces clairières sont situées à plusieurs dizaines de kilomètres de Sarayaku, au travers de la forêt vierge.
Et durant tout ce temps, ces personnes choisies parmi les plus fortes et endurantes de la communauté ne peuvent ni chasser ni pêcher pour leurs familles.
Il est donc clair que la « Frontière », dans ses différents aspects, ne peut se créer qu’avec une aide financière de la part de tous ceux qui veulent soutenir ce projet. Il existe de très nombreuses façons d’aider le peuple Kichwa de Sarayaku et de Frontière de Vie dont celle toute simple de parrainer un arbre en faisant un don via ce lien.
La « Frontière de Vie » ou Sisa ñanpi en langue quechua, est une nouvelle démarche, s’ajoutant aux précédentes, pour marquer durablement les esprits au niveau international. Une analyse approfondie de la situation actuelle, a conduit les indigènes de Sarayaku à compléter les moyens de luttes actuels juridiques et médiatiques par la frontière de vie. Il en va de leur survie future. Ni l’Etat, ni les compagnies ne sont sur le point de renoncer à leurs acquis.
Voilà, j’en ai fini avec mon récit sur notre merveilleux séjour à Sarayaku. Je vous ai pris un peu de temps à lire cet article tout comme nous en avons passé à essayer de comprendre comment vivaient ces indigènes et surtout comment ils menaient leur combat pour sauver leur terre mère Pachamama. Je me suis servi pour la rédaction de cet article de quelques sites web consacrés à cette cause comme Frontière de vie ou bien encore Sarayaku.org que je vous invite à consulter si vous voulez en savoir plus.
Bon, il ne nous reste qu’à quitter cette famille qui s’est merveilleusement bien occupée de nous. Nous disons très sincèrement « PAGRACHU » (Merci) à Jose, Gerardo et son épouse Rosa, Wilson et toute leur famille pour leur écoute, leur patience, leur générosité et leur accueil au sein de leur communauté. Aux voyageurs qui nous suivent ou qui prévoient un voyage en Amérique du sud, nous ne saurions que trop leur recommander de passer quelques jours à Sarayaku.
Nous avons fait la surprise à Anaïs et Victor jusqu’au dernier moment du mode de transport pour le retour. Victor me dit en s’approchant de la piste : « c’est bizarre, on dirait qu’on va prendre l’avion ! ». Anaïs comprend plus vite et a du mal à cacher ses émotions de quitter cette communauté. Les enfants ont en effet partagé également d’intenses moments.

Le décollage, malgré l’état de la piste, se passe bien et l’avion prend rapidement son envol. Le pilote prend le temps de faire le tour complet de Sarayaku et nous pouvons ainsi profiter de la vue d’en haut. Nous nous rendons encore plus compte de l’éclatement de ces 7 petits villages.
Le survol de la forêt amazonienne est tout à fait incroyable. Nous comprenons mieux l’expression « poumon de la Terre » en volant au dessus de ce tapis tout vert.


Une demi-heure plus tard, nous atterrissons en douceur sur l’aéroport de Shell et retrouvons notre camping-car.
Ce « voyage en terre inconnue » de 5 jours restera un des moments forts de notre voyage. Pour les amateurs de cette émission télévisée du même nom, cette dernière a en général une suite qui s’appelle « Retour en terre inconnue ». Qui sait...

Je vous laisse en compagnie de notre bon vieux Dany le Nain et de son nouvel article..

Les cahiers de bord d' Anaïs et Victor sont également à jour.

Kayagama (Ciao en langue quechua) !